10/09/2014

LES AVATARS DU VICE-ROI - 6 - 1

Chapitre VI

APOCALYPSE

 

1er épisode : Les ténèbres

La nouvelle résonna dans la Principauté comme un coup de gong. Le vice-roi était mort.

Il n’avait pas survécu longtemps au précédent Préferprime, son complice pour son accession à la Chambre des Pairs, qui s’en était allé quelques mois plus tôt, vaincu par une longue maladie. Mais autant le décès du Préferprime n’avait pas été une surprise, autant la brusque disparition du vice roi avait sidéré la population.

On voulut en savoir davantage sur les circonstances de sa mort, jusque là mystérieuses. On apprit vite qu’il avait succombé à un infarctus massif du myocarde. La surprise commença à se muer en résignation entendue lorsque l’on évoqua la vie dissolue qu’il menait et bientôt en évidence lorsque l’on révéla qu’il était décédé dans sa garçonnière dans les même conditions que ce Président de la IIIème République en France qui avait rendu son dernier soupir dans les bras de sa « connaissance » rapidement évacuée de l’Elysée par l’escalier de service. Comme son prestigieux prédécesseur, pour reprendre le mot de Clemenceau « il était retourné au néant où il devait se sentir chez lui ».

On ne put savoir si la bénéficiaire de ses dernières volontés fut la Malienne ou la Marocaine. Mais il ne fut pas longtemps avant que la rumeur de leur présence commune se répandît avec insistance. Cette hypothèse correspondait bien d’ailleurs aux habitudes du vice-roi qui, selon l’Intolérable, ne pouvait se passer ni de l’une ni de l’autre et qui les désirait la plupart du temps simultanément.

Même si ce genre d’accident n’était pas exceptionnel et prêtait le plus souvent à sourire dans un pays où le libertinage a toujours été un sport national, la décence ou une certaine retenue semblait interdire au peuple de se moquer ouvertement, de se réjouir, de se lamenter – sauf ceux qui, flagorneurs à l’extrême, versaient quelques larmes de crocodile – ou même d’évoquer cette vie gâchée qu’au fond personne ne regrettait.

On ne put évidemment, dans de telles circonstances, parler de miracle mais on se rendit compte que quelques symptômes de reprise d’activité commençaient à apparaître, comme pour bousculer la paralysie qui s’était emparée de la Principauté.

Oh ! C’était peu de choses, mais, sans doute en prévision des funérailles, les services de nettoiement se remirent à l’ouvrage pour offrir à la Principauté un aspect présentable.

Les services de sécurité intérieure reprirent aussi leurs rondes pour éviter les exactions des milices en préservant les habitants des méfaits des bandes qui sévissaient toujours. Et une certaine quiétude s’installa pendant cette « drôle de trêve » où toute la Principauté retenait son souffle.

Il s’était passé quelque chose. On pressentait vaguement qu’il allait se passer autre chose sans pouvoir préciser quoi et l’on attendait que survienne ce quelque chose qui allait libérer les paroles et les actes.

La Principauté reprit son apparence habituelle d’avant le tumulte provoqué par l’Intolérable. Ce dernier se faisait rare en attendant de prendre ses ordres auprès du Terne et en misant sur les funérailles comme événement capable de ressouder la population.

Car il allait falloir organiser la succession. Et la disparition du vice-roi sans successeur allait contraindre le Terne à organiser des élections démocratiques. C’était ce qu’il avait voulu éviter mais qui, désormais, se révélait constitutionnellement inéluctable.

De fait la guerre de succession était ouverte et aucun des prétendants n’était en mesure de s’imposer.

Tout cela demandait réflexion et la période de deuil et l’organisation des funérailles offrait au Terne et à l’Intolérable un moment de répit pour se préparer à l’échéance.

Les obsèques donnèrent lieu à une cérémonie à la fois grandiose et froide.

Grandiose car on n’avait lésiné ni sur la musique ni sur le décorum dans la basilique qui surplombait la Principauté. Toutes les personnalités de la Fédération des Républiques et Principautés de la Méditerranée, Préferprime en tête étaient là ainsi que tous les hobereaux de la petite Fédération qui feignaient de pleurer leur Président tout en aiguisant leurs couteaux, les personnalités élues de la Principauté, même le Ministre du logement des pauvres et le Médecin de charme qui voyaient se présenter plus tôt que prévu l’occasion de réaliser leur ambition de succéder au vice-roi, les traîtres et les renégats de l’ancien régime, les hommes de main du nouveau, les corps constitués de la Police et des sapeurs pompiers, de la sécurité intérieure et des administrations, bref tous ceux qui jouaient un rôle dans le rassemblement d’hypocrisies qu’une telle cérémonie avait la capacité de créer. Les nombreuses sociétés du sport folklorique local avaient délégué tous leurs adhérents en tenue blanche, armés de leurs lances et de leurs pavois, pour un dernier adieu à celui qui n’avait pas renâclé à leur distribuer avantages et subventions.

Tous ceux qui, à cette occasion, voulaient affirmer leur pouvoir ou leur importance, étaient  là pour démontrer qu’il faudrait compter avec eux. Mais aucune émotion ne transparaissait.. Seulement un rapport de force dont les destinataires devaient comprendre la finalité.

Même la veuve du vice-roi n’inspirait ni compassion ni curiosité. On la savait délaissée et affichait hauteur et ennui.

La population, elle, ne s’était pas déplacée. La cérémonie ne donna lieu à aucun hommage populaire : froide et grandiose.

On remarqua simplement, tout au fond de l’église, un vieux monsieur qui pleurait.. Discrètement, derrière un pilier, il suivait le service religieux sans un regard pour ses voisins et les personnalités rassemblées.

L’un des jeunes loups du régime signala d’un coup de coude sa présence à l’Intolérable qui se retourna brusquement, l’air effaré. En le fixant, il reconnut le père du vice-roi, disparu depuis plusieurs années.

Lorsque l’Intolérable, qui ne savait quel parti prendre devant cette situation imprévue, se décida enfin à tenter de rejoindre le vieux souverain, celui-ci avait disparu.

L’Intolérable s’en voulut d’avoir tergiversé et prit le parti de ne rien dire à personne qu’il avait vu un revenant. Il enjoignit au jeune loup de faire de même à peine de représailles. Il n’en fallait pas plus pour le convaincre et la cérémonie se déroula jusqu’à son terme sans autre incident.

Il y eut un défilé pour accompagner la dépouille du vice-roi jusqu’au cimetière voisin qui dominait la mer Pendant le défilé la musique joua la marche funèbre de Chopin, comme toujours.

Avant la mise en terre, le Terne fit un discours sans intérêt, comme toujours. On était loin des discours à périodes du Gros.

Le nouveau Préferprime renonça à son temps de parole et le doyen de la basilique prononça l’absoute.

C’était fini.

Et, pour tous les acteurs rassemblés, tout recommençait car tout était à refaire.

 

A suivre, dernier épisode : La renaissance 

00:00 Écrit par MARCHAND-Yves | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | |

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