04/09/2014

LES AVATARS DU VICE-ROI - 5 -1

Chapitre V

LE NAUFRAGE

1er épisode : La Fusion

Il ne fallut pas longtemps pour régulariser la fusion. En réalité, c’était l’annexion de la Principauté par son voisin et, par conséquent, la disparition de la Principauté en tant que telle. Aux yeux de tous, rien ne semblait avoir changé et chacun pouvait, l’air malin, railler les oiseaux de mauvais augure qui avaient prédit la catastrophe en évoquant le changement de pavillon. Rien de nouveau, apparemment, sous le soleil de la Principauté : pas davantage ce rivage enchanteur aux confins d’un continent quasi sauvage, que sa population toujours  aussi insouciante de son avenir. L’apparence, à laquelle la population était tellement attachée, masquait encore pour un temps la perte d’autonomie de la Principauté qui constituait le plus grave coup dur qu’elle n’ait jamais connu.

L’avenir allait en apporter la cruelle démonstration. Mais personne n’osait évoquer ni même envisager le pire. La mode des regroupements de structures battait son plein au nom de l’efficacité, sous le prétexte fallacieux que l’union ferait toujours la force.

Ceux qui vantaient ces regroupements étaient évidemment ceux qui y trouvaient un intérêt personnel, quel que soit, bien entendu, le prix à payer par la collectivité qui ne leur importait pas.

C’est bien par l’addition de médiocres intérêts particuliers – parmi les plus en vue – que le gouverneur avait pu entraîner les quelques personnalités d’influence – en particulier la presse – à rallier cette cause que le simple bon sens aurait dû conduire à rejeter sans ménagement.

Mais il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, et à l’exemple de ce qui s’était passé dans l’entourage immédiat du Gouverneur, la vénalité avait empoisonné la plupart des relais d’information de la Principauté. Son sort était donc scellé et sa disparition inéluctable. Restait à en constater les conséquences.

L’opération avait cependant bien failli échouer au dernier moment. Car le Terne n’avait jamais imaginé l’état de délabrement dans lequel se trouvaient les finances de la Principauté.

On avait bien glosé durant la campagne électorale qui avait suivi l’abdication du vice-roi sur les taux insupportables des impôts, sur les charges exorbitantes de la collectivité et sur les dettes abyssales de la Principauté mais toutes ces affirmations avaient été portées au compte des excès de langage de la campagne électorale et n’avaient, en définitive, pas été prises au sérieux par la majorité de la population. Une fois encore, les gens pensaient que quelqu’un d’autre allait payer la note et ils avaient préféré faire la politique de l’autruche pour éviter tous les conflits qu’une telle dénonciation n’aurait pas manqué de soulever.

Il en allait ainsi en Principauté comme partout ailleurs. Le courage n’est ni l’apanage des dirigeants, ni évidemment celui des affidés du régime ni même celui de la population qui estime avoir d’autres problèmes à résoudre.

Non l’échec de l’annexion de la Principauté ne faillit pas venir d’un sursaut populaire, mais de la bouffée de peur que ressentit l’annexant devant le poids des engagements à long terme qui pesait sur la Principauté et qu’il allait devoir supporter à due concurrence de sa participation aux charges qui deviendraient les siennes.

Le Terne fit savoir au Gouverneur qu’il lui serait impossible de faire face au remboursement des dettes contractées par la Principauté – en particulier dans le cadre d’une ténébreuse procédure de partenariat public-privé qui grevait pour 20 ans les finances publiques – et que, dans ces conditions, il devait soit renoncer à la fusion, soit en modifier les conditions.

Le Gouverneur eut des sueurs froides en voyant s’effondrer tous les rêves d’avenir douillet qui lui étaient promis. Il était donc, une fois de plus, et le Terne l’avait bien anticipé, prêt à tout pour sauvegarder ce qui lui était le plus précieux et sacrifier sans hésiter la Principauté, corps et biens.

Le Terne jouait sur du velours. Avec la complicité de l’Intolérable, toujours à la manœuvre, le décret de fusion fut modifié afin de laisser à l’annexant les mains libres d’agir comme il l’entendait dans les procédures d’aménagement du sol de la Principauté. Cette disposition offrait au Terne la haute main sur l’urbanisme, le volume des logements sociaux, la nature des immeubles à construire, les classements de zones inconstructibles et toutes les modifications envisageables pour modeler un territoire à sa guise. De cette façon, le Terne reprenait l’autorité réelle sur le développement de la Principauté et sur ce qu’elle devait devenir dans le cadre de la fusion : la banlieue de son royaume.

Le ministre du logement des pauvres crut que ce transfert de compétence était bon pour lui au regard du décret de nomination promis et déjà signé par le Gouverneur.

Il avait simplement omis de noter que ce transfert de compétence rendrait caduc son décret de nomination qui n’avait pas été publié et que son nom n’avait jamais été évoqué dans les discussions entre l’Intolérable et le Terne. Ce dernier aurait donc les mains libres pour nommer qui il voudrait dans la fonction. Loin de gagner du galon le Ministre du logement des Pauvres allait bientôt tout perdre. Lui, l’un des défenseurs les plus acharnés au projet de fusion, allait être dépossédé de son « fonds de commerce » de turpitudes en tous genres fondées sur la prévarication et les abus de pouvoir.

Là où, sans y regarder de près, on aurait pu voir la manifestation d’une sorte de justice immanente, il n’y avait en réalité que l’avilissement de toutes les règles de droit et de morale dont le gouverneur n’avait jamais eu cure.

La fusion pour laquelle il avait tant bataillé signait la déchéance du Ministre du logement des pauvres et la fin de son influence sur les candidats aux logements, la fin de ses sources de revenus occultes et la dispersion, faute de moyens, de ses brigades spéciales d’intimidation grâce auxquelles il avait maintenu son autorité sur les plus démunis.

Le premier pilier du régime s’effondrait au moment où disparaissait l’autonomie de décision de la Principauté.

Les plans de l’Intolérable se réalisaient comme prévu. Il savait bien que les promesses, quelles qu’elles soient, ne sont que des leurres destinés à faire rêver petits et grands. Bernés, les petits sont déçus et les grands sont ruinés…

Le Terne était satisfait. Le gouverneur, pour l’instant, serein.

Restait cependant pour l’Intolérable à gérer l’abus de confiance portuaire dont il s’était rendu coupable au détriment du médecin de charme.

Il allait lui suffire de prier le Préferprime d’attirer officiellement l’attention du Gouverneur et du Terne sur le fait que l’établissement portuaire n’était pas une annexe de la Principauté mais une entité autonome qu’il gérait sous l’autorité du pouvoir central. Il était évident que pas plus le Gouverneur que le Terne n’avait  donc qualité à exercer sur lui aucune autorité.

La disparition de l’autonomie de décision de la Principauté équivalait à conforter les droits du Préferprime sur le port, à charge pour lui de régler directement avec le pouvoir central le problème du transfert de sa propriété que le père du gouverneur avait toujours revendiquée, paralysant ainsi toute décision susceptible de nuire à la Principauté.

Le Préferprime comprit le message et en sut gré à l’Intolérable. Il obtint très vite du pouvoir central les décisions de transfert qu’il attendait et, en possession des précieux documents, put informer officiellement les membres de la Fédération des Républiques et Principautés  de la Méditerranée, parmi lesquels le Terne et le Gouverneur, de l’attribution par le pouvoir central de la pleine propriété du port de la principauté à la Fédération.

Le Préferprime téléphona même au Terne pour le féliciter de l’action efficace de regroupement qu’il avait menée, lui promettant de l’associer à toutes les décisions qu’il serait amené à prendre lorsqu’elles auraient une influence sur l’avenir de la Principauté. Le Terne, pris au piège, remercia à son tour le Préferprime de sa loyale collaboration.

Le Gouverneur était définitivement hors jeu et la Principauté n’existait plus.

Le médecin de charme, comme son rival du logement des pauvres, ne put que constater les dégâts.

Maudissant sa crédulité, il promit à l’Intolérable et au Gouverneur une vengeance à la mesure de sa déception.

De fait, il dut se contenter de relire les fables de La Fontaine : «  Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute », en voyant, comme le corbeau, s’éloigner son fromage dans la gueule de l’Intolérable.

Pour célébrer la fusion, le Terne et le Préferprime organisèrent dans la Principauté une cérémonie grandiose. L’occasion de restituer au gouverneur son titre de vice-roi qui le consacrait définitivement, hors suffrage universel, dans la vassalité de sa fonction à l’égard de ses deux nouveaux suzerains : le Terne et le Préferprime.

En lui remettant sa médaille d’or nouée par un ruban tricolore autour du cou, le Terne démontrait à tous sa prééminence sur la Principauté, la soumission du vice-roi et l’annexion du territoire et de sa population à son autorité.

Les fêtes populaires ont souvent cette propriété de cacher derrière les réjouissances les véritables raisons de leur organisation. En l’espèce, il était flagrant que sous couvert d’honorer le vice-roi, le message du Terne et du Préferprime était de démontrer que la Principauté n’existait plus en tant que telle et que le seul véritable pouvoir était désormais détenu en d’autres mains.

Et malgré tout, le vice-roi jubilait, enivré d’honneurs et de vin. Il profitait à satiété selon son habitude, des « bars à quai » installés au fils de l’eau, sans égard pour l’image de respectabilité qu’il devait imposer. Il se conduisait, comme à l’accoutumée, en individu vulgaire et inassouvi, sans cesse à la recherche d’une dose supplémentaire capable de lui apporter un plaisir illusoire. Et, comme chaque fois, le plaisir recherché laissait la place à un malaise grandissant.

Le vice-roi sentit venir le moment où il serait bientôt incapable de se tenir debout. L’Intolérable y veillait. Il envoya deux sbires assez costauds pour l’épauler et le fit ramener à son domicile sans ménagement.

La fête était finie pour le vice-roi. Elle était aussi finie pour la Principauté.

Les dernières fusées du feu d’artifice claquèrent comme pour célébrer ainsi le changement de régime.

Le Terne du royaume voisin régnait désormais en maître sur la Principauté.

Dès le lendemain, alors que le vice-roi revenait au Palais Médicis pour ne plus le quitter, le Terne nommait l’Intolérable « Délégué Général de la Principauté » signifiant ainsi son lien direct de subordination avec lui. Quant au Préferprime, il le nommait vice-président de l’établissement portuaire dont il conservait pour lui la Présidence.

Ces deux décisions allaient profondément modifier la vie quotidienne de la Principauté.

00:00 Écrit par MARCHAND-Yves | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | |

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