27/07/2014

Les avatars du Vice-Roi -2

Chapitre 2 LE RETOUR DU VICE-ROI 

 

1er Episode : Changement de régime

 

Ce que personne n’avait compris dans la principauté, c’est qu’en abdiquant, le vice-roi s’offrait une nouvelle virginité.

Débarrassé de « l’intolérable », couvert et blanchi par son ministre des finances dont les jours étaient comptés, préservé de ses amis en délicatesse avec la justice, il allait pouvoir s’épanouir dans le milieu qu’il connaissait le mieux et où il avait toujours excellé : la corruption, et se mettre ainsi au « service » de la République.

Quel parcours ! Même si le personnage n’avait rien d’admirable et de séduisant, force était de constater combien son cynisme se révélait créatif.

Au lieu de quitter sa principauté pour rejoindre son riad de rêve où il aurait pu couler des jours heureux, il se transforma en défenseur acharné de l’ordre républicain que son acte d’abdication avait permis d’instaurer.

Dans son esprit, il allait évidemment sans dire que cette République là devait être à son image : elle ne pouvait se constituer qu’autour de ses obligés, de ses protégés et des personnages sans foi ni loi qui faisaient partie de son premier cercle. La plupart étaient déjà connus de la population.

Il bénéficiait d’abord du soutien sans faille de ses amis médecins qui, peu ou prou, grâce au capital investi par sa famille dans le secteur de la santé, dépendaient tous de lui. Il pouvait aussi compter sur les gens venus d’outre mer auxquels il avait promis monts et merveilles et qui n’attendaient qu’un signe de sa part pour renégocier tel avantage contre leur appui auprès de toute la communauté ou simplement le silence de ses membres contre le maintien d’une situation qui les aurait conduits à pactiser avec le diable pour la conserver et vivre à l’abri du tumulte. Cela ne coûtait pas trop cher.

Il en est ainsi dans presque toutes les principautés : le pouvoir distribue  des avantages et, tels le chien de la fable s’adressant au loup, « ce collier dont je suis attaché, de ce que vous voyez est peut-être la cause », ceux qui les obtiennent, se résignent  à abandonner leur liberté en devenant les féaux du prince.

Le vice-roi pouvait ainsi compter sur un grand nombre de serviteurs inféodés.

Un Nouveau séide

Son ministre du logement était le plus actif et le plus efficace d’entre eux. Il avait beaucoup à se faire pardonner et à faire oublier. Le train de vie qu’il affichait était sans rapport avec ses revenus. Personne ne sourcillait puisque le prince l’acceptait. Fouquet ne pouvait vivre à Vaux-le-Vicomte sans que le roi en prît ombrage et en dénonçât les abus. Mais notre ministre, lui, avait pu se procurer les clefs d’une somptueuse demeure, bien cachée aux yeux du peuple sans que le vice-roi ne fît aucune remarque.

Cela justifiait bien, en retour, un complet dévouement à sa cause, et à celle de la République, cela va de soi.

 

Le rôle du ministre allait consister à promettre à tous ces pauvres gens venus d’ailleurs les logements qu’ils attendaient, les emplois qu’ils escomptaient et les subsides qu’ils espéraient. Rien de plus facile à notre ministre qui détenait les secrets de tous les bas-fonds de l’Etat.

Il avait été au sens propre et au sens figuré l’homme-clef de la principauté, il serait aussi celui de la République. L’Histoire regorgeait d’exemples similaires. Cela ne choquerait personne.

Le ministre du logement maniait, à la demande et selon les cas, la promesse et la menace, le sourire ou l’injure. Il fallait simplement que ça paye. Et ça payait. Pour lui, seuls n’existaient dans la vie que les rapports du pouvoir et de l’argent. C’est ainsi qu’il avait construit sa carrière, au mépris de tout sentiment, servant en même temps Dieu et le Diable, et  ne connaissant que ce procédé pour parvenir à ses fins.

Il avait même négocié sans scrupule la santé de sa fille mise à mal par une erreur médicale  commise par un ami du vice-roi, contre une place à la Cour.

C’est dire qu’avec un tel homme, doté d’un tel opportunisme et d’un tel cynisme, apte à tous les arrangements, à tous les compromis et à tous les reniements pourvu qu’il fût payé, le vice-roi pouvait se lancer sans crainte dans une course électorale dont il n’était cependant pas familier.

L’ancien régime

Mais le vice-roi ne pouvait envisager sa nouvelle aventure républicaine sans faire apparaître de visages nouveaux qui signeraient sa transformation, mais aussi quelques visages oubliés qui avaient, il y a longtemps, servi son père disparu.

Pour ces derniers, il fallait rechercher parmi les personnages peu marquants de l’ancien régime : ceux qui étaient susceptibles, parce qu’ils étaient insignifiants ou falots, honnêtes et crédules, ou assez intelligents pour ne pas paraître intéressés, d’offrir au nouveau corps électoral l’image renouvelée d’un temps où il faisait bon vivre dans la principauté.

Ceux que l’on allait mettre en avant seraient des gens que chacun connaissait, côtoyait dans la vie courante, plutôt avenants et apparemment inoffensifs.

Il y avait là, à disposition, car toujours partant pour gagner une place en vue à condition qu’il n’y ait pas de risque, un médecin de famille, toujours souriant, plutôt malin, dont personne ne pouvait imaginer qu’il était avant tout intéressé par l’argent et le profit. Il drainerait les électeurs parmi sa clientèle qui appréciait son attitude complaisante avec le droit du travail et de la sécurité sociale.

Il y avait aussi un ancien sportif bien connu dans le milieu et à la réputation intacte, sympathique, un peu naïf, honnête et sérieux qui donnait bien l’image du renouveau dans la continuité d’antan.

Il dégota aussi un bon serviteur du petit patronat qui représentait la petite bourgeoisie qu’il convenait de flatter, sans grande imagination mais réputé « bien comme il faut » dans le petit club bien pensant où il évoluait, peu causant comme il sied lorsque l'on ne veut ni se compromettre ni être compromis, bref, le représentant exemplaire de cette collaboration passive qui avait fait, en son temps, les délices de l’occupant,  et toujours des usurpateurs ou des tyrans.

Avec ceux-là, le vice-roi verrouillait, sans risque,  ceux qui se prétendaient les amis de son père.

Encore fallait-il aussi, sans les mettre en avant, rallier les déçus de l’ancien régime et ceux qui, dénués de courage, préféraient encore leur médiocre condition à l’aventure de la liberté.

Ce n’était en définitive, encore une fois, qu’une question d’argent. Leur cas serait confié au bras séculier de l’intérieur qui, pour l’occasion, se dégripperait, puisque l’intolérable n’était plus là pour déjouer ses manœuvres.

Le vice-roi savait presque intuitivement que chacun d’eux recélait en puissance, une dose de trahison qui ne tarderait pas à se révéler pour déclencher à son profit la mécanique du reniement et du ralliement.

L’intérieur fit ce qu’il fallait. Il distribua à la demande des autorisations d’exploiter des établissements touristiques particulièrement juteux, menaça de supprimer aux récalcitrants les autorisations de même nature dont ils bénéficiaient depuis longtemps, promit des postes lucratifs à des individus à la dérive et incapables de gérer une affaire, flatta ceux qui n’attendaient plus rien, en promettant de « s’occuper des enfants » – désœuvrés et incompétents – qui ne pouvaient espérer obtenir une activité rémunérée que par protection. Il fit vraiment tout, promit tout et n’importe quoi et obtint ainsi un soutien qui n’était pas acquis à l’origine.

Le renouveau

C’était la partie la plus facile de l’exercice. Il y avait dans la principauté, comme partout ailleurs, un grand nombre de gens qui s’estimaient insuffisamment considérés, souvent des fonctionnaires à la retraite qui avaient occupé des fonctions que l’évocation de leur passé embellissait de tous les ors des palais de la République même si la réalité plus prosaïque en avait fait des fonctionnaires d’exécution, obéissant strictement au pouvoir en place.

On allait puiser dans ce vivier de gens qui s’auréolaient d’une gloire passée et dont tous les gogos considéreraient sans doute qu’ils remettraient ainsi leur sort entre les mains de gens compétents.

On pouvait aussi sélectionner de jeunes ambitieux dotés de quelques diplômes universitaires qui leur donnaient la prétention des ignorants et le maintien des « gens en place » ou  de jeunes professionnels affichés, malgré leur inexpérience, comme les futurs sauveurs d’un secteur économique en perdition, histoire de montrer qu’on est proche du peuple et de ses préoccupations.

Et comme la mode était à la féminisation des structures, on allait, quoiqu’elle fasse, solliciter la gent féminine d’apporter sa contribution à l’entreprise, de préférence avec des images aguichantes et inoffensives. On vit ainsi s’épanouir de nouveaux sourires plus en phase avec la période que les tristes duègnes qui avaient composé l’entourage du vice-roi.

Tous ces gens là, jeunes ou retraités, allaient constituer une équipe d’autant plus manipulable qu’ils étaient tous avides de flatteries et frustrés d’honneurs. Il en faudrait peu pour s’assurer de leur totale dépendance.

 Tout paraissait bordé du côté des nouveaux et verrouillé du côté du passé. Encore fallait-il aussi empêcher de nuire tous ces anciens ministres, usés jusqu’à la corde, qu’il faudrait désintéresser, avant de s’en débarrasser, cette fois définitivement.

Le ménage

Il fallait faire le nettoyage des inutiles parasites dont la présence aurait obscurci l’image du renouveau.

C’était sans doute un peu moins facile mais, là encore, les promesses allaient permettre d’obtenir des silences complices.

Dans l’esprit du vice-roi, on devait d’abord décider d’une amnistie générale au profit de tous ceux qui avaient pillé les caisses de la principauté durant son règne. Il ne fallait pas se fâcher avec les bons serviteurs de ses mauvaises causes qui avaient eu la faiblesse de s’octroyer quelques prébendes en nature. Après tout, le peuple avait payé. Et, payé, c’est oublié.

Le vice roi pensait même, sur ce coup, à se doter d’une belle image de redresseur de torts et d’homme de droiture et de rigueur en se séparant de ceux qui étaient connus de la population comme des profiteurs et en promettant des sanctions à ceux qui succomberaient à la tentation.

Mais il se devait d’être habile.

Celui-là, qui avait pour charge de divertir les sujets du vice-roi arrivés à un âge où l’on devient du pouvoir aussi dépendant qu’un enfant de sa mère, devrait se voir conforter dans ce rôle, sans le pouvoir mais avec les prébendes, pour ne pas créer l’hémorragie de ces électeurs dont le seul objectif était de conserver leur statut d’assistés. Cela devrait suffire.

Telle autre, intrigante et profiteuse, calculatrice et dissimulée, serait promise à une fonction capable d’assouvir ses ambitions dans un cadre géographique élargi aux voisins de la principauté que le vice-roi avait le secret espoir de remettre sur le tapis grâce à la République toujours bonne fille lorsqu’il s’agit de puiser dans la cassette du contribuable. Car cette idée ne l’avait pas quitté. L’idéal étant pour lui de ne rien faire, il fallait, dans un contexte nouveau, trouver le moyen de transmettre à d’autres un pouvoir qu’il ne se résolvait à exercer que pour les avantages qu’il lui offrait mais auquel il renoncerait sans peine moyennant les  contreparties qui lui seraient consenties. Et sur ce point, il y avait encore à négocier.

Il devait aussi régler le problème des hommes de mains, la plupart du temps imbéciles et illettrés qui n’avaient pour seule ambition que d’être gavés. Il devrait leur tenir le mors près de la bouche car de leur engagement dépendait son succès. Il savait par ailleurs que de son succès dépendait leur avenir. Ils avaient donc un véritable intérêt commun. Les uns étaient comme des nervis affamés prêts à tout pour permettre au vice-roi d’opérer sa mutation républicaine. Ils étaient donc sûrs d’eux bien qu’aussi peu fiables que lui. Ils se comprenaient sans peine. Ils étaient de la même nature. Lui était comme un chasseur aux aguets, indifférent au sort de ses victimes. Tandis qu’il combinerait les mauvais coups, ils accompliraient les basses œuvres en tous genres : injures, diffamations et agressions qui faisaient, dans sa conception  du pouvoir, et à défaut de projet, l’ordinaire d’une campagne électorale républicaine.

De toutes ces précautions, de tous ces placements et distributions de rôles, le vice-roi, paresseux et désinvolte, prétentieux et méprisant, se serait bien passé. Mais il ne connaissait rien au mécanisme de la République.

Son éducation ne l’y avait pas prédisposé.

Il craignait donc les surprises que pouvait lui réserver la compétition électorale dans un univers méconnu où il n’avait jamais tenu aucun compte de l’avis des autres.

10:43 Écrit par MARCHAND-Yves | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | |

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