12/09/2014

LES AVATARS DU VICE-ROI - 6 - 2 (fin)

2ème épisode : La renaissance

Quelques jours plus tard, la presse publia un étrange message, sorte de « dernières volontés » en forme de testament moral. Le vieux souverain, après des années d’absence, faisait état de ses recommandations destinées à offrir à la Principauté une chance de retrouver son lustre d’antan en s’orientant délibérément vers l’avenir.

                        «  Notre Principauté vient de vivre de terribles épreuves. Elles étaient peut-être nécessaires pour éveiller les consciences du peuple et de ses dirigeants sur la valeur et la fragilité de l’édifice qui nous a été légué par nos ancêtres.

Sa valeur, c’est la construction d’un outil économique et commercial qui a déjà traversé plus de trois siècles d’Histoire en offrant à son peuple les ressources de son existence et en conservant au site sur lequel il a été édifié son originalité, son charme, sa poésie et, pourrait-on dire, son âme.

Ce site, vous avez le devoir de le préserver car il est fragile.

Sa fragilité tient à l’action de ceux qui refusent l’évolution et qui, faute d’adaptation au changement, l’appauvrissent et le conduisent à la ruine. Mais elle tient aussi à l’action de ceux qui n’en ont pas saisi l’âme et qui le massacrent au profit de quelques uns et l’entraînent, eux-aussi, à la ruine. Le vice-roi était de ceux-là. Je le déplore sans l’excuser. Il était assurément entièrement responsable de ces actes. Mais sa faiblesse de caractère, entretenue par la course aux profits engagée par son entourage, la course au pouvoir lancées par ses voisins, le tout encouragé par les bien-pensants du système, n’a pas été contrebalancée par une volonté populaire forte, seule capable d’éviter la situation actuelle.

Comme trop souvent le peuple n’a pas su comprendre où était son intérêt, intimement lié à l’intérêt général de la principauté.

Ainsi croyant, peut-être de bonne foi pour la plupart, sauvegarder l’avenir en se dépouillant de son patrimoine, il a encouragé des dirigeants insensibles à leur histoire et à leur territoire, à se comporter davantage comme des colonialistes que comme de « bons pères de famille ».

Tout cela était prévisible depuis longtemps. J’ai modestement tenté à plusieurs reprises de lancer les avertissements nécessaires en proposant des solutions réalistes de changement de politique.

Mais le goût du profit de certains et le manque de goût du plus grand nombre pour l’intérêt général ont conduit à la situation présente.

Le peuple de la Principauté doit prendre à présent son avenir en mains. Après l’échec de l’expérience démocratique qu’il a douloureusement vécue, il doit confier les rênes à une génération capable de fixer le cap économique de la Principauté.

La situation économique désastreuse qu’elle connaît peut paradoxalement être devenue un atout pour que personne ne s’oppose à la reprise en mains des affaires de la Principauté par les élus de la Principauté. La petite Fédération pourrait, à terme, servir de nouveau cadre à son expansion économique mais seulement lorsque la Principauté sera débarrassée des objectifs de son encombrant voisin et des incohérences de la Fédérations des Républiques et Principautés de la Méditerranée.

La nouvelle génération est en place. Elle n’a plus qu’à faire preuve d’imagination, de probité, de sens de l’intérêt général et à se mettre au travail.

Pour ma part, je l’encouragerai lorsque l’on sollicitera mon avis et seulement dans ce cas. J’ai le sentiment qu’une nouvelle page peut être écrite par une nouvelle génération dégagée des pesanteurs du passé.

Et je souhaite de tout cœur que le peuple comprenne à présent à qui il doit faire confiance. »

Il appartint au Terne d’organiser les élections. Hormis les héritiers présomptifs, avides de pouvoir et de reconnaissance, qui se déchiraient entre eux à l’image du médecin de charme et du Ministre du logement des pauvres, des candidats d’opposition avec leurs discours éculés, deux candidats semblaient être porteurs d’un véritable projet pour la Principauté.

Il y avait le Cobra que l’on connaissait déjà mais qui n’avait jamais pu s’exprimer à titre personnel. Il avait navigué habilement entre le camp du Terne et celui du Préferprime au point d’obtenir une investiture et, à la faveur de circonstances favorables quelques années plus tôt, un siège à la chambre basse. Il estimait que son heure avait sonné avec la disparition de tous les caciques locaux englués dans leurs petites combines. Il est vrai qu’il portait plutôt beau et, pour autant qu’il parvînt à prendre son indépendance, il n’était pas exclu, malgré un contexte politique désastreux pour son camp, qu’il pût séduire une partie importante d’un électorat de son camp lassé des arrangements entre amis et de la corruption.

Et puis il y avait le Ligure. Il avait pour lui, outre la jeunesse – qui est cependant « une maladie dont on guérit tous les jours » – une résolution à toute épreuve, une loyauté sans faille à son camp, une fidélité indéfectible au vieux souverain que sa famille avait servi avec dévouement, une bonne formation depuis qu’il s’était lancé dans le combat contre le vice-roi et enfin un profond respect pour l’âme de la Principauté qu’il défendait toujours « bec et ongles ».

Il était, comme le Cobra, un enfant de la Principauté mais il était lui, issu de ces familles d’immigrés qui avaient façonné le mode de vie local et qui lui avaient apporté cette mixité méditerranéenne qui faisait sa spécificité.

Si le Cobra devait son nom à ce serpent des Indes qui charme ses proies grâce au tintement  sifflant de ses sonnettes, le Ligure devait le sien à cette région de l’Italie, animée par le port de Gênes qui avait vu naître Paul Valéry, où l’on danse la tarentelle sans pour autant négliger les affaires. Les Méditerranéens ont cette capacité d’affirmer leur culture en donnant le sentiment de jouer sans se prendre au sérieux. Ils le font à la manière des ténors des opéras de Verdi qui vivent le plus terrible des drames sans cesser de parler d’amour.

Si le Cobra affirmait ses qualités pédagogiques dont il semblait très fier, le Ligure séduisait par les sentiments.

Les autres candidats étaient loin derrière eux et semblaient promis, malgré les structures en place, à faire de la figuration. La vénalité des uns, la cupidité des autres et l’esprit revanchard des derniers devaient laisser la place au projet et à la probité.

L’inconvénient qui handicapait le Cobra était son attachement au Terne. Il représentait sur place le pouvoir de l’occupant. Et il aurait du mal à se défaire de cette image.

Il avait par ailleurs milité en faveur du transfert d’autorité du port de la Principauté au profit du Préferprime – ce qui lui avait valu le soutien de ce dernier contre le dépouillement de tous les attributs économiques de la Principauté. Dépouillement politique au profit du Terne, économique au profit du Préferprime, avaient été les contreparties de la présence du Cobra sur l’échiquier politique de la Principauté.

Le Ligure, lui, n’avait pas réfléchi à son engagement en termes d’intérêt personnel.

Il avait avec sincérité et conviction, milité pour que la Principauté conserve toute son autorité sur son patrimoine. Cette position n’avait pas, en son temps, porté les fruits escomptés mais le Ligure pendait que même lorsque l’on a tort d’avoir raison trop tôt, la raison finit le plus souvent par emporter l’adhésion.

Dans la compétition qui s’engageait, il n’y avait donc que 3 grands camps et un sous-camp : les continuateurs du système mis en place par le vice-roi, l’opposition stérile et la nouvelle génération qui prétendait changer l’ordre des choses.

Les continuateurs du système et l’opposition étaient discrédités.

Et la nouvelle génération présentait donc deux têtes et deux thèses.

Le Cobra allié aux structures en place et le Ligure au seul service de la population de la Principauté.

La victoire est affaire de circonstances. Elle n’est jamais le résultat d’une seule action individuelle, fût-elle exemplaire.

Il n’y a donc pas d’homme providentiel. Il n’y a que des concours de circonstances.

Le Ligure et le Cobra le savaient pour en voir fait, chacun de son côté, l’amère expérience.

Ils étaient donc destinés à s’affronter, l’un pour confirmer une situation acquise qui avait bouché à la Principauté le chemin du progrès en faisant de son territoire une colonie, l’autre pour inciter la population au sursaut en lui proposant de se placer dans la lignée des grands architectes qui l’avaient façonnée.

Naturellement la deuxième option plus stimulante, plus attractive  et plus valorisante devait l’emporter mais personne ne doit jamais sous estimer le poids des forces conservatrice, de la paresse et du laisser-aller.

Une chose seulement était désormais certaine. Le duel qui s’annonçait serait de bonne qualité. Les événements avaient permis de remiser dans les poubelles de l’Histoire des édiles qui se vautraient dans la médiocrité de la démagogie pour remettre à jour l’essence de l’engagement public.

L’expérience démocratique, vécue une première fois par la Principauté, avait démontré que tous les régimes, aristocratiques ou démocratiques, ont leur côté sombre, et c’est le même : celui des hommes de pouvoir qui privilégient leur situation et leur confort sur le service des autres. C’était de ce côté sombre qu’il fallait se garder.

Si le Ligure triomphait, un effort et un combat de tous les instants l’attendaient. Sa victoire signifierait la volonté de la Principauté d’en finir avec l’occupation. Et cette mission, qu’il s’était assigné, marquerait alors le dernier avatar du défunt vice-roi.

 

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10/09/2014

LES AVATARS DU VICE-ROI - 6 - 1

Chapitre VI

APOCALYPSE

 

1er épisode : Les ténèbres

La nouvelle résonna dans la Principauté comme un coup de gong. Le vice-roi était mort.

Il n’avait pas survécu longtemps au précédent Préferprime, son complice pour son accession à la Chambre des Pairs, qui s’en était allé quelques mois plus tôt, vaincu par une longue maladie. Mais autant le décès du Préferprime n’avait pas été une surprise, autant la brusque disparition du vice roi avait sidéré la population.

On voulut en savoir davantage sur les circonstances de sa mort, jusque là mystérieuses. On apprit vite qu’il avait succombé à un infarctus massif du myocarde. La surprise commença à se muer en résignation entendue lorsque l’on évoqua la vie dissolue qu’il menait et bientôt en évidence lorsque l’on révéla qu’il était décédé dans sa garçonnière dans les même conditions que ce Président de la IIIème République en France qui avait rendu son dernier soupir dans les bras de sa « connaissance » rapidement évacuée de l’Elysée par l’escalier de service. Comme son prestigieux prédécesseur, pour reprendre le mot de Clemenceau « il était retourné au néant où il devait se sentir chez lui ».

On ne put savoir si la bénéficiaire de ses dernières volontés fut la Malienne ou la Marocaine. Mais il ne fut pas longtemps avant que la rumeur de leur présence commune se répandît avec insistance. Cette hypothèse correspondait bien d’ailleurs aux habitudes du vice-roi qui, selon l’Intolérable, ne pouvait se passer ni de l’une ni de l’autre et qui les désirait la plupart du temps simultanément.

Même si ce genre d’accident n’était pas exceptionnel et prêtait le plus souvent à sourire dans un pays où le libertinage a toujours été un sport national, la décence ou une certaine retenue semblait interdire au peuple de se moquer ouvertement, de se réjouir, de se lamenter – sauf ceux qui, flagorneurs à l’extrême, versaient quelques larmes de crocodile – ou même d’évoquer cette vie gâchée qu’au fond personne ne regrettait.

On ne put évidemment, dans de telles circonstances, parler de miracle mais on se rendit compte que quelques symptômes de reprise d’activité commençaient à apparaître, comme pour bousculer la paralysie qui s’était emparée de la Principauté.

Oh ! C’était peu de choses, mais, sans doute en prévision des funérailles, les services de nettoiement se remirent à l’ouvrage pour offrir à la Principauté un aspect présentable.

Les services de sécurité intérieure reprirent aussi leurs rondes pour éviter les exactions des milices en préservant les habitants des méfaits des bandes qui sévissaient toujours. Et une certaine quiétude s’installa pendant cette « drôle de trêve » où toute la Principauté retenait son souffle.

Il s’était passé quelque chose. On pressentait vaguement qu’il allait se passer autre chose sans pouvoir préciser quoi et l’on attendait que survienne ce quelque chose qui allait libérer les paroles et les actes.

La Principauté reprit son apparence habituelle d’avant le tumulte provoqué par l’Intolérable. Ce dernier se faisait rare en attendant de prendre ses ordres auprès du Terne et en misant sur les funérailles comme événement capable de ressouder la population.

Car il allait falloir organiser la succession. Et la disparition du vice-roi sans successeur allait contraindre le Terne à organiser des élections démocratiques. C’était ce qu’il avait voulu éviter mais qui, désormais, se révélait constitutionnellement inéluctable.

De fait la guerre de succession était ouverte et aucun des prétendants n’était en mesure de s’imposer.

Tout cela demandait réflexion et la période de deuil et l’organisation des funérailles offrait au Terne et à l’Intolérable un moment de répit pour se préparer à l’échéance.

Les obsèques donnèrent lieu à une cérémonie à la fois grandiose et froide.

Grandiose car on n’avait lésiné ni sur la musique ni sur le décorum dans la basilique qui surplombait la Principauté. Toutes les personnalités de la Fédération des Républiques et Principautés de la Méditerranée, Préferprime en tête étaient là ainsi que tous les hobereaux de la petite Fédération qui feignaient de pleurer leur Président tout en aiguisant leurs couteaux, les personnalités élues de la Principauté, même le Ministre du logement des pauvres et le Médecin de charme qui voyaient se présenter plus tôt que prévu l’occasion de réaliser leur ambition de succéder au vice-roi, les traîtres et les renégats de l’ancien régime, les hommes de main du nouveau, les corps constitués de la Police et des sapeurs pompiers, de la sécurité intérieure et des administrations, bref tous ceux qui jouaient un rôle dans le rassemblement d’hypocrisies qu’une telle cérémonie avait la capacité de créer. Les nombreuses sociétés du sport folklorique local avaient délégué tous leurs adhérents en tenue blanche, armés de leurs lances et de leurs pavois, pour un dernier adieu à celui qui n’avait pas renâclé à leur distribuer avantages et subventions.

Tous ceux qui, à cette occasion, voulaient affirmer leur pouvoir ou leur importance, étaient  là pour démontrer qu’il faudrait compter avec eux. Mais aucune émotion ne transparaissait.. Seulement un rapport de force dont les destinataires devaient comprendre la finalité.

Même la veuve du vice-roi n’inspirait ni compassion ni curiosité. On la savait délaissée et affichait hauteur et ennui.

La population, elle, ne s’était pas déplacée. La cérémonie ne donna lieu à aucun hommage populaire : froide et grandiose.

On remarqua simplement, tout au fond de l’église, un vieux monsieur qui pleurait.. Discrètement, derrière un pilier, il suivait le service religieux sans un regard pour ses voisins et les personnalités rassemblées.

L’un des jeunes loups du régime signala d’un coup de coude sa présence à l’Intolérable qui se retourna brusquement, l’air effaré. En le fixant, il reconnut le père du vice-roi, disparu depuis plusieurs années.

Lorsque l’Intolérable, qui ne savait quel parti prendre devant cette situation imprévue, se décida enfin à tenter de rejoindre le vieux souverain, celui-ci avait disparu.

L’Intolérable s’en voulut d’avoir tergiversé et prit le parti de ne rien dire à personne qu’il avait vu un revenant. Il enjoignit au jeune loup de faire de même à peine de représailles. Il n’en fallait pas plus pour le convaincre et la cérémonie se déroula jusqu’à son terme sans autre incident.

Il y eut un défilé pour accompagner la dépouille du vice-roi jusqu’au cimetière voisin qui dominait la mer Pendant le défilé la musique joua la marche funèbre de Chopin, comme toujours.

Avant la mise en terre, le Terne fit un discours sans intérêt, comme toujours. On était loin des discours à périodes du Gros.

Le nouveau Préferprime renonça à son temps de parole et le doyen de la basilique prononça l’absoute.

C’était fini.

Et, pour tous les acteurs rassemblés, tout recommençait car tout était à refaire.

 

A suivre, dernier épisode : La renaissance 

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08/09/2014

LES AVATARS DU VICE-ROI - 5 - 2

2ème épisode : Le déclin

Le père du vice-roi avait toujours proclamé que, quelque soit l’homme qui incarnerait la fonction de Président de la Fédération des Républiques et Principautés, il n’y aurait pas d’autre issue que la soumission ou le conflit ouvert avec cette organisation, si elle venait à prendre en mains l’établissement portuaire.

Le vice-roi, sans tenir compte de cet avertissement plein de bon sens, et séduit par les promesses de gros investissements, était passé outre et avait laissé la main au Préferprime avant de lui abandonner la propriété du port dans les conditions que l’on sait. Le vice-roi, par sottise, par paresse et par lâcheté, en sacrifiant l’avenir de la Principauté, avait signé l'arrêt de mort de son territoire, sans que personne ou presque n’élève la voix pour contrarier le plan dressé par le Préferprime et le Terne qui n’avaient d’autre ambition que la satisfaction de leur propre pouvoir.

On engloutit cependant dans l’eau le prix du silence : des centaines de millions d’euros.

Mais aucun trafic nouveau n’apparut pour autant. Le port, à l’exception de quelques épaves, était désespérément vide et une multitude de rats envahissait les quais et bientôt les rues.

Faute de vision, rien n’avait été fait pour reconvertir l’activité portuaire et c’est toute l’activité de la Principauté qui s’effondrait sans aucune planche de salut. On en avait vu les prémices à l’occasion d’une grande manifestation nautique qui avait réuni certains des plus grands voiliers du monde et qui n’avait pas apporté, faute de capacité d’accueil, les retombées que l’on aurait dû pouvoir en attendre. Les participants, déçus avaient décidé, pour les éditions à venir, de changer de lieu de rendez-vous et de s’assurer, sur un nouveau site, de conditions plus adaptées. Mais personne ne sut tirer les leçons de cette expérience.

Très vite, le commerce local en subit les conséquences. Car la Principauté ne pouvait vivre que sur les apports extérieurs créés par son activité portuaire. A défaut de bateaux, point d’activité, point de clients et les « baissés de rideaux » succédèrent aux fermetures d’entreprises.

Tout ce qui était à craindre de la perte d’autonomie de la Principauté et de la remise des clefs à des étrangers incompétents, bien que fortunés, arriva rapidement, condamnant la Principauté à servir de simple appoint territorial aux ambitions du Terne.

Le vice-roi avait déjà commis dans le passé l’immense sottise de défigurer les quartiers les plus touristiques et les plus prometteurs de la Principauté en favorisant la construction de bâtiments ressemblant à s’y méprendre à des sortes de casernes édifiées en bord de mer pour régler dans l’urgence des problèmes de logements destinés à des familles déplacées.

Ces logements, demeurés vides fautes d’acquéreurs, furent alors réquisitionnés par le Terne pour loger justement tous ces gens qu’il ne savait pas ou placer.

Et la Principauté devint ainsi la terre d’asile de la Fédération des Républiques et Principautés de la Méditerranée en débarrassant le Terne du problème, insoluble pour lui, posé par les migrants de plus en plus nombreux en provenance de pays en guerre ou sous-développés.

Privés d’emplois et de débouchés, tous ces gens, logés à la va-vite et n’importe comment, firent augmenter la délinquance dans des proportions jusque là inconnues qui inquiétèrent les autorités mais les laissèrent totalement démunies en raison des moyens à mettre en œuvre pour l’éradiquer.

Une Principauté lumineuse et calme, était devenue en quelques mois un territoire où s’affrontaient des bandes de voleurs.

Ceux qui, en d’autres temps, avaient été séduits par le site enchanteur qu’ils avaient découvert, s’empressèrent de chercher à se débarrasser de leurs biens. Sauf que, faute d’acheteurs, il devenait de plus en plus difficile de vendre. Le marché immobilier s’effondrait, entraînant à sa suite l’effondrement des entreprises de bâtiment et des commerces de matériaux de construction.

Tous les secteurs de l’économie étaient touchés. Mais pas seulement. L’Intolérable qui était redevenu, comme par le passé, l’exécuteur des basses œuvres – on ne change pas sa nature – décida de l’épuration pour démontrer, comme il l’avait toujours fait, sa totale sujétion à son maître.

Il s’en prit non seulement à l’administration de la Principauté mais aussi à celle de la petite fédération que le vice-roi continuait à présider. Tous ceux qui, à un moment ou à un autre, avaient pu manifester de la sympathie, même lointaine pour l’adversaire privilégié – parce qu’il lui rappelait son père – du vice-roi pendant sa campagne pour le gouvernorat, étaient traqués, harcelés et sanctionnés, même parfois lorsque c’était possible, purement et simplement licenciés.

Il s’assura aussi de l’appui des adversaires complaisants du vice-roi en ayant des égards pour l’épouse de l’un d’eux qui fut placée à un poste de responsabilité de la Principauté, distribua à un autre des autorisations d’exercer le commerce sur la voie publique, fit jouer ses réseaux occultes en faveur d’un troisième qui avait mal tourné et « arrosa » abondamment les organisations syndicales à la solde d’un autre afin que chacun sache bien qu’il était aux commandes et qu’il n’y avait pas de contestation possible.

L’Intolérable n’avait pas appris dans les livres. Sa culture se limitait à son expérience de la rue et des boîtes de nuit. Il ne savait pas ce qu’était « La Terreur » et n’avait pas lu le « Quatre-vingt treize » de Victor Hugo mais il avait ce don pervers de réinventer les épisodes les plus sinistres de l’Histoire pour les faire revivre à sa façon et à son échelle.

Il put ainsi, à l’abri du Terne, bénéficier d’une paix royale…

Cependant cette mise au pas des administrations et des récalcitrants n’améliorait évidemment pas la situation économique de la Principauté.

L’attitude de petit chef borné, agent d’exécution du vice-roi et du Terne, eut même des effets dévastateurs. Car les agents de l’administration, craignant plus que tout dans ce contexte de se faire remarquer, employèrent tous les stratagèmes pour se rendre sinon invisibles, du moins le plus transparents possible.

Les services publics se détériorèrent, et en premier lieu celui de la propreté, sans que l’Intolérable pût remédier à cette grève du zèle qui pourrissait tout.

Le médecin de charme affûta sa vengeance en délivrant, par certificats sur certificats, des arrêts de travail de complaisance qui paralysaient les services en diminuant les effectifs de plus de la moitié.

Bref, rien ne fonctionnait plus dans la Principauté ni dans la petite fédération sans qu’aucun haut responsable n’y prît vraiment garde. La Principauté n’était pour le Terne qu’un déversoir, le vice-roi vivait dans le stupre et le Préferprime ne savait que faire, après avoir dépensé tant d’argent, pour rentabiliser ce port qui avait été l‘objet de toutes ses convoitises et qui se révélait si décevant.

Alors, il ne faisait rien.

Mais ici comme ailleurs, c’est lorsqu’il se trouve dépossédé de ses droits et de ses biens et que tout est paralysé, que le peuple se réveille. Et le peuple de la Principauté avait démontré dans le passé sa capacité à regimber et à se rebeller.

La protestation populaire prit la forme d’actions musclées à propos des manquements les plus visibles du pouvoir local. On déversa des monceaux de poubelles et des tonnes de poissons avariés devant les établissements publics et sur les chaussées. Les trottoirs étaient jonchés de déchets et l’odeur devint pestilentielle et insupportable. Les rats furent les seuls à trouver de l’intérêt à la situation et ne se cachèrent même plus pour participer au banquet.

En même temps des milices se constituèrent pour régler leur compte aux bandes de voleurs qui sévissaient dans les quartiers.

L’anarchie se propageait laissant le pouvoir atone.

La désillusion, la faillite, le désordre et l’insécurité aboutirent à un chaos insurmontable.

On n’entrevoyait pas de solution et on raillait ceux qui espéraient encore un miracle d’une nouvelle démocratie. Chacun sait bien que « l’Histoire ne repasse pas les plats ». Le peuple de la Principauté avait eu sa chance et ne l’avait pas saisie. Il devrait donc, lui aussi, souffrir et trouver en lui-même un remède. La solution ne viendrait pas d’ailleurs.

Il fallait cependant continuer à croire que la Principauté pouvait le receler.

 A suivre Chapitre VI :APOCALYPSE

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